Culture is future » Attractivité des territoires et cohésion sociale

12.07.2012

Article - Artistes du point de vue : l’imaginaire à l’œuvre, de Georges Rousse à Rub Kandy

Un rectangle rouge se découpe sur les murs calcinés d'un vieux bâtiment du port de Marseille, monumental. C'est une photographie de Georges Rousse. On pourrait croire la forme géométrique ajoutée numériquement à la photographie, grâce à un logiciel de retouche. En réalité, il a fallu une semaine à Georges Rousse pour peindre ce rectangle gigantesque dans l’ancienne station sanitaire maritime de Marseille. C’est une langue flamboyante, comme les incendies successifs qui ont noirci les murs de la station, et comme le lever du soleil sur le Vieux-Port. Mais il n'existe qu'un seul endroit dans l'espace – le point d'où le cliché photographique a été pris – permettant de voir le rectangle rougeoyant. Hors de ce point, l'unité de l'œuvre se déconstruit, éclatée dans l’espace.

A l’opposé du trompe-l’œil, qui simule une profondeur, Georges Rousse invente une « platitude » dans l'espace, grâce à des effets d'optique. Pour obtenir cette anamorphose parfaite, le défi est de « travailler sur un espace en trois dimensions, alors que la photo est au final bidimensionnelle. Il y a donc une inversion des perspectives à faire pour obtenir des lignes parallèles. [1] »

Précaires, dégradés, magnifiquement vides, les lieux dont s’empare Georges Rousse portent en eux la marque du temps qui passe et de l’oubli qui s'installe. Dans ces ateliers éphémères, l’espace est la matière première du processus de création. La photographie en est la finalité : c’est elle qui gardera la trace d’un jeu complexe sur la perspective et la perception. Georges Rousse nous invite ainsi à découvrir un autre espace et un autre temps : celui d’une œuvre picturale temporaire, car vouée à disparaître, et dans le même temps permanente, grâce à la photographie qui immortalise l’espace et sa métamorphose.

Comme Georges Rousse, Felice Varini et Rub Kandy réorganisent le monde visible « en un espace inédit et imprévu [2] ». Ils sont aussi, à leur façon, des artistes « du point de vue », mettant en résonance perception, peinture et espace architectural ou urbain. Mais à l’inverse de Georges Rousse, qui orchestre la transformation à partir de son appareil photo, Varini choisit un point à hauteur d’yeux. « Le point de vue va fonctionner comme un point de lecture, comme un point de départ possible à l'approche de la peinture et de l'espace », explique Felice Varini. Pour le plasticien suisse, l’espace imaginaire existe comme un tout : il est à la fois l’œuvre complète, pleinement visible à partir du point de perspective choisi, et les parties fragmentées de l’œuvre qui se désassemble lorsqu’on s’écarte de ce point. « Voilà mon objectif : de nouvelles formes qui apparaissent hors du point de vue et qui vont au-delà de toutes formes connues. [3] » 

Si l’œuvre de Georges Rousse s’inscrit le plus souvent dans des lieux clos, Felice Varini et Rub Kandy n’hésitent pas à intervenir dans l’espace public pour exposer leur travail au plus grand nombre. Tout promeneur qui se meut dans le lieu transformé peut en faire l’expérience physique : l’univers pictural n’attend pas la photographie pour exister, il existe par lui-même. A Rome, les anamorphoses de Rub Kandy s’offrent ainsi au regard des passants, au détour d’une rue de la capitale. Les formes blanches de cet artiste italien issu de la culture graffiti affichent un rendu plus « brut », plus imprécis que chez Georges Rousse. L’illusion est certes moins confondante, mais l’effort sur les volumes et les textures n’en est que plus visible, presque palpable.

Dans ces mondes imaginaires, entre apparences et réalité, l’expérience du spectateur est d’abord celle du doute. Depuis les débuts de Felice Varini et de Georges Rousse dans les années 1980, la lecture et la compréhension de cette démarche artistique a évolué pour le public. Avec la diffusion des techniques de retouche numérique, c’est non seulement la façon dont nous appréhendons l’espace qui est mise en question, mais la réalité même de l’élément imaginaire présent sur le lieu photographié. « Quand on comprend qu’il s’agit d’un travail sur l’espace, brutalement, on voit le sol pour ce qu’il est, on voit le mur avec sa brisure », explique Georges Rousse. « D’un seul coup, par ce cheminement mental, on rentre dans l’espace. C’est cela qui m’intéresse : donner à voir un espace dans l’image. [4] »

 

Une contribution de Sciences Po Paris, par Emilie Cochaud et Maïté Gonnot

Crédits Photo : Georges Rousse



[1] Interview de Georges Rousse à la station sanitaire de Marseille, LCM, 2011

[2] Catalogue de l'exposition Georges Rousse à la Galerie Carles Tache, 2003

[3] International Designers Network, vol. 15, Geometrics issue, 2008

[4] « Entretien avec Georges Rousse », propos recueillis par Dominique Sicard lors de la conférence « Photo-graphies : Genèses, théories, pratiques, images » donnée à l’ENS Ulm le 2 mars 2011