Culture is future »

16.12.2015

3 questions à... Denis Mollat, directeur de la Librairie Mollat à Bordeaux

Votre parcours -de la médecine à l’édition-, vos centres d’intérêts -de la photographie à la technologie de pointe-, vos actions multiples dans le secteur culturel font de vous un personnage iconoclaste et un humaniste comme la France aime à les porter. Quel rôle la culture joue-t-elle en ce début de XXIème siècle ?

Humaniste probablement, et plus baroque qu’iconoclaste. La librairie a souvent une image conventionnelle, réduite aux rayonnages et au stock de livres avec un côté un peu poussiéreux.  Pour moi la librairie, ce n’est plus seulement cela, c’est avant tout le fait de pouvoir répondre totalement aux demandes des clients, des lecteurs, de savoir à la fois comprendre leurs attentes et ne jamais renoncer à les surprendre.

Je pense que la culture telle qu’on l’envisage est le nouvel horizon de la pensée. D’un côté les savoirs disciplinaires se spécialisent de plus en plus et deviennent impossibles à synthétiser. De l’autre, nous vivons dans une époque qui semble avoir aboli les distances spatiales et temporelles. Donc le lointain et le proche ne sont plus ce qu’ils étaient. Finalement, l’élément liant entre les personnes n’est plus la proximité géographique, c’est maintenant la proximité du partage, et la culture est essentiellement ce partage. La culture ne doit pas apparaître comme une nouvelle frontière, c’est un lieu de pensée qui permet de rassembler les savoirs et les gens.

De ce point de vue,  la culture est aussi un rempart contre la sauvagerie, dès lors qu’il y a partage, échange, il y a un effet de modération. La culture en tant que bien commun ne peut pas créer d’extrémisme. Depuis les attentats de janvier, nous voyons dans la librairie ressurgir avec une très grande force cette nécessité de la culture, vécue et recherchée de plusieurs façons par les lecteurs : à la fois comme volonté de comprendre, de s’évader et comme ciment social essentiel. De cette façon, la culture est un soin, un soin social.

De la même manière, les angoisses suscitées par les changements climatiques cherchent à se résoudre dans la compréhension et la culture ; on peut noter  que finalement, la pensée a un bilan carbone plutôt intéressant.

« Entreprendre la culture » est le thème des rencontres internationales du Forum d’Avignon qui se tiendront à Bordeaux les 31 mars et 1er avril 2016. Loin de réduire la culture au seul enjeu économique ou social, entreprendre la culture, c’est en effet, pour le Forum d’Avignon, mettre en valeur le rôle et la responsabilité des créateurs. C’est évoquer les conditions nouvelles de financement de la création et du rôle des partenaires privés et publics pour favoriser l’accès et la diffusion de la création, deux piliers de la diversité culturelle. C’est accompagner la transformation numérique et promouvoir les conditions d’un usage ‘éthique’ des données. C’est enfin réaffirmer la singularité de la culture et sa nécessité dans une période en mal de repères pour construire la cohésion sociale des territoires et le renforcement pacifique entre les nations.
Pour l’entrepreneur culturel que vous êtes, que signifie « entreprendre la culture » ?

Entreprendre la culture, c’est oser ! Oser sans réserve. Explorer le monde culturel est un grand laboratoire. L’histoire du livre est très longue et a eu jusqu’ici un modèle économique et commercial assez stable. Mais on parle aussi du livre pour dire qu’il est en danger. Pourtant il ne l’est pas tant que cela. Le papier résiste. Même si le numérique arrive de manière un peu silencieuse pour l’instant, l’essentiel qui se cache derrière le support, c’est le contenu, c’est la pensée humaine. C’est le plus important. Il est absolument obligatoire d’entreprendre la culture pour éviter le chaos de la non-pensée.

Donc entreprendre la culture, ce sont des convictions, une aspiration profonde, quelque chose qui fait plaisir, tout en conservant la raison car on ne peut pas s’investir dans ce monde-là à n’importe quel prix, de n’importe quelle manière : il faut conserver une forme de réalisme.

Pour la librairie, entreprendre dans la culture, c’est d’envisager des liens entre différentes formes d’expression culturelle. Le livre n’est pas isolé d’une exposition dans un musée, du théâtre, du cinéma aussi bien sûr. Les gens qui aiment la culture, et même s’ils ont des prédilections pour un domaine, restent ouverts à d’autres domaines. Il faut toujours supposer la curiosité des personnes, leur goût des clins d’œil, leur disposition à découvrir des choses qui, de prime abord, ne les attiraient pas.

Pour entreprendre la culture, il y a deux cas de figures : soit on est déjà dans la culture, soit on n’y est pas. Si on n’y est pas, entreprendre la culture ça veut dire être mécène ou vouloir devenir opérateur culturel et s’impliquer dans la culture : publier des livres, développer des galeries de sa propre manière… Faire des réalisations qui ne sont pas directement liées au métier d’origine, mais dans lesquels on investit et on gère soi-même.

Pour nous, la librairie, c’est un commerce culturel. Et pour nous, s’impliquer dans les autres formes, ce fut de construire un portail internet, Station Ausone, et puis de concrétiser le portail en ouvrant une salle qui s’appelle Mollat-Station Ausone. Et à partir de là, c’est de jouer pleinement la synergie.

L’une des ambitions du Forum d’Avignon est notamment de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels et créatifs, comment y parvenir ?

Les jeunes entrepreneurs culturels ont maintenant des outils de diffusion formidables : les réseaux sociaux sous toutes leurs formes, aussi bien de texte, d’image, de vidéo ou de son, leur permettent de diffuser leurs contenus et d’acquérir une notoriété qui peut circuler à toute vitesse. Nous en faisons souvent l’expérience à la librairie : si vous disposez d’un contenu pertinent et bien mis en valeur, vous pouvez rencontrer rapidement un écho formidable. Le hashtag étant l’outil radical pour se rallier à des concepts.

Il faut créer des liens entre les différents mondes, entre le monde de l’entreprise et le monde culturel. Pour cela, il faut des entrepreneurs qui y croient, afin de mettre en place  des partenariats, des échanges, de l’accueil, de l’aide.

Les entreprises n’ont pas totalement perçu ce que représentait le mécénat. La loi du mécénat n’est pas tellement complexe, mais beaucoup d’entreprises y ont trouvé de la complexité.

Il est important de noter qu’il y a des moyens numériques aujourd’hui qui sont abordables par tous et très facilement assimilables. C’est particulièrement vrai pour  l’usage d’une caméra, d’un appareil photographique et des logiciels de traitement de l’image.

Le numérique a considérablement facilité les possibilités de faire et de faire savoir, c’est un double accroissement de la création et de la circulation de cette création.

Avec le lieu de Station Ausone,  notre volonté est de proposer des outils performants  pour les mettre au service de jeunes créateurs, pour leur permettre de diffuser au plus loin leurs créations. C’est pour nous aussi l’occasion d’apprendre avec eux car nous avons aussi beaucoup à apprendre des créateurs.

À propos de Station Ausone

Station Ausone est un portail numérique culturel, à Bordeaux et ailleurs. La librairie mollat le crée en 2012, animée par l’idée que le livre est totalement solidaire des autres domaines et formes de la culture.

Depuis sa création, Station Ausone a fait le choix de rendre compte de tous les aspects de la création culturelle en utilisant la meilleure qualité de support possible. Alliant sens artistique et technologie de pointe, Station Ausone présente concerts, opéras, expositions, installations, spectacles vivants, conférences, festivals, sous formes de photos, de podcasts, de vidéos, en différé et en direct, en France et à l’étranger.

Véritable lieu d’expression et de diffusion des arts et du savoir, comme l’est le livre lui-même, Station Ausone a su créer des liens forts avec de nombreux acteurs culturels.

L’idée d’accompagner l’édition bordelaise du Forum d’Avignon vient s’inscrire naturellement dans les missions de Station Ausone ; autant en préconisant des auteurs, penseurs et acteurs culturels, qu’en réalisant des captations audiovisuelles, en direct et en différé, des nombreux temps forts de l’événement.