Culture is future »

11.15.2011

Forum d'Avignon 2011 - Entretien avec Madame la Commissaire Androulla Vassiliou

1. Dans le cadre de vos activités à la Commission, quels sont les projets que vous considérez comme de nature « culturelle » ? Quand est ce qu’une harmonisation statistique du champ de l’économie culturelle au niveau de l’UE sera publiée et quel en sera le contour (référence au projet European Statistical System network on Culture)?

Il ne revient certainement pas à la Commission de définir le périmètre des activités à considérer comme étant de "nature culturelle" avec la précision du géomètre. 

La délinéation que nous proposons est de ce fait plutôt large. Pour nous, les "activités culturelles" s'entendent comme des activités qui reposent sur des valeurs culturelles et/ou des expressions artistiques et créatives, que ces activités soient de nature marchande ou non marchande et quel que soit le type de structure qui en est à l'origine. 

Ces activités incluent la création, la production, la dissémination et la préservation de biens et de services incorporant des expressions culturelles, artistiques ou créatives, ainsi que les fonctions qui leur sont liées telles que l'éducation, la gestion ou la règlementation. Sont inclus des secteurs comme l'architecture, l'artisanat d'art et le design, les arts visuels, les arts vivants, l'audiovisuel et le multimédia (y compris les jeux vidéos), l'édition et la presse, la musique ainsi que le patrimoine culturel, les archives et les bibliothèques.

Cette définition du champ culturel, à laquelle travaille l'ESSNet "Culture" en collaboration avec Eurostat, l'Office statistique de l'Union européenne, et mes services, permettra à moyen terme une plus grande comparabilité des statistiques culturelles entre Etats membres. Il s'agit donc de comparabilité plutôt que d'harmonisation. En matière culturelle, y compris au plan statistique, nous restons attachés au principe de la diversité, laquelle constitue un fondement essentiel et une richesse extraordinaire pour notre continent et se doit donc d'être soutenue, et il me semble en conséquence que le terme d'harmonisation n'a pas sa place.

Concernant l'ESSNet "Culture", qui regroupe depuis maintenant deux ans des statisticiens d'un certain nombre de nos Etats membres, il doit soumettre à l'automne ses propositions, notamment sur la définition statistique du champ culturel mais aussi sur l'amélioration des méthodologies relatives, par exemple, à la mesure de l'emploi culturel ou de la participation culturelle. Ces propositions devront ensuite être validées par l'ensemble des membres du groupe "Culture" d'Eurostat, où sont représentés tous les pays de l'Union européenne. Et c'est sur cette base que mes services et ceux d'Eurostat devraient proposer un plan d'action visant à la production de données statistiques culturelles clés comparables au niveau européen. Mais encore faudra-t-il que les Etats membres acceptent de se prêter au jeu car c'est à leur niveau que les données statistiques sont collectées... 

 

2. Quelles sont les priorités actuelles de la Commission européenne dans ses investissements culturels  dans le cadre de la stratégie Europe 2020 ? Quels montants par priorité et comment le return on investment (ROI) est-il mesuré ? Ces priorités d’investissement vont-elles évoluer dans le cadre de la prochaine programmation budgétaire ? 

L'Union travaille par grands cycles budgétaires et le cycle actuel – qui a débuté le 1er janvier 2007 – prendra fin en décembre 2013, toutes les discussions se portent maintenant sur la période 2014-2020 – celle de notre prochain cadre financier multi-annuel.

C'est dans cette perspective que la Commission a fait connaître en juin dernier ses propositions pour le budget communautaire post 2013. Ces propositions visent à mettre en œuvre les grandes orientations approuvées par les Chefs d'Etat ou de gouvernement de nos 27 Etats membres dans le cadre de la Stratégie Europe 2020 d'une croissance intelligente, durable et inclusive pour la décennie en cours.

Cette stratégie fait la part belle à la recherche et à l'innovation, mais aussi à l'éducation et à la culture. En d'autres termes à tout ce qui constitue le ferment indispensable d'une société de la connaissance qui se veut tournée vers l'avenir, productrice d'emplois de qualité et soucieuse de cohésion sociale et territoriale.

Cette proposition de cadre budgétaire pour la période 2014-2020 marque une augmentation sensible des moyens financiers alloués aux domaines qui relèvent de mon portefeuille par rapport à la période actuelle: + 73 % pour l'éducation et + 37 % pour la culture et l'audiovisuel (soit 1,6 milliard d'euros pour ces derniers). 

Je m'en réjouis parce que ces domaines ont un rôle essentiel à jouer dans la Stratégie Europe 2020. Pour ne parler que de la culture et de l'audiovisuel, nous savons aujourd'hui qu'ils offrent à nos citoyens des millions d'emplois et qu'ils contribuent de façon substantielle au PIB européen. Ces secteurs sont aussi source de créativité, et par là même d'innovation pour l'économie et la société. Ils sont enfin pour de nombreuses villes et régions d'Europe, y compris pour les régions les plus périphériques de notre continent, un facteur de développement économique et de lien social.

Au-delà de propositions visant spécifiquement la culture et l'audiovisuel, il est important de noter que des instruments financiers fondamentaux de l'Union comme les Fonds structurels devront jouer un rôle majeur dans l'investissement culturel et le renforcement des industries culturelles et créatives dans le contexte de stratégies de développement économique et social de nos régions. Le secteur devrait également profiter des futurs instruments destinés à soutenir l'innovation et, en particulier, les PME.

Les secteurs de la culture font cependant face à des mutations profondes liées notamment à la numérisation et à la globalisation. Par ailleurs, le marché européen est très fortement fragmenté en particulier du fait de la diversité linguistique qui existe au sein de notre continent. Enfin la crise ne fait qu'accentuer la difficulté des opérateurs culturels à trouver les sources dont ils ont besoin pour financer leurs activités et s'adapter aux bouleversements à l'œuvre. 

Dans ce contexte, l'actuel programme Culture a beaucoup fait pour renforcer les habitudes de coopération entre opérateurs culturels européens par delà les frontières nationales, œuvrant à la promotion du dialogue interculturel et de la mobilité des professionnels de la culture et des productions culturelles au sein de l'Europe. 

Il finance également les Capitales Européennes de la Culture. Au fil des ans, les Capitales sont sans aucun doute devenues l'une des initiatives de l'Union européenne les plus appréciées de nos citoyens. Une Capitale Européenne de la Culture bien préparée peut amener des bénéfices impressionnants. Plusieurs Capitales passées, par exemple Lille en 2004, ont ainsi calculé que chaque euro d'argent public investi a injecté plus de 8 euros dans le circuit économique. Les 200 projets culturels montés à Linz en 2009 ont été à l'origine de quelque 7700 évènements impliquant 5000 artistes et ont entraîné une augmentation du produit intérieur brut régional de 8,4 millions d'euros. Le nombre de touristes augmente en moyenne de 12 % dans une Capitale Européenne de la Culture, et souvent de bien plus: l'augmentation a ainsi été de plus de 25 % à Sibiu en 2008 ou à Pécs en 2010. 3,3 millions de personnes ont assisté à un évènement culturel à Luxembourg en 2007 et plus de 10 millions à Liverpool en 2008. Ce ne sont là que quelques exemples parmi bien d'autres. 

Laissez-moi aussi vous illustrer au moyen d'un projet concret soutenu par le Programme Culture comment une intervention de l'Union européenne peut se traduire par un véritable retour sur investissement pour les organisations culturelles concernées. Il s'agit d'un projet de danse, du nom de "Borrowed light", réalisé par une organisation finlandaise de renommée internationale, "Tero Saarinen". La subvention octroyée au titre du Programme a permis aux partenaires du projet non seulement de monter un spectacle ambitieux recourant à des technologies de pointe en matière de son et de lumière mais aussi d'organiser une tournée d'ampleur internationale. Grâce au projet, les partenaires ont accru leur capacité financière et organisationnelle, attiré de nouvelles subventions publiques et noué des partenariats internationaux de longue durée.

De même, le programme MEDIA, qui fête cette année son 20e anniversaire, a contribué au maintien de la compétitivité du secteur audiovisuel en Europe et à la préservation de la diversité culturelle en permettant au public d'accéder plus facilement à des œuvres cinématographiques produites dans d'autres pays européens. Le programme MEDIA Mundus, lancé cette année, vise quant à lui à exploiter les possibilités offertes par la coopération cinématographique internationale, afin d'ouvrir de nouvelles perspectives aux professionnels de l'audiovisuel d'Europe et du monde entier, en proposant des produits encore plus diversifiés sur le plan culturel.

Le prochain programme – qui devrait s'appeler "Europe créative" et rassembler sous un même toit les actuels programmes Culture, MEDIA et MEDIA Mundus –  s'inscrira davantage dans la logique d'Europe 2020. Ce nouveau programme cadre cherchera plus encore qu'aujourd'hui à accroître la compétitivité des secteurs culturels et créatifs en renforçant la capacité des opérateurs culturels à travailler de façon transnationale, à internationaliser leurs carrières et à partir à la conquête de nouveaux publics. 

La Commission présentera sa proposition de nouveau programme cadre avant la fin 2011. Ce seront ensuite aux Etats membres de l'Union européenne et au Parlement européenne d'entrer en scène afin d'adopter ce nouveau programme et d'en décider le budget.

 

3. Dans votre processus de décision d’investir sur des projets culturels, quels sont les critères qui influencent vos choix ?

Le Programme Culture soutient des projets et des initiatives destinés à mettre à l'honneur la diversité culturelle de l'Europe et à améliorer son patrimoine culturel commun grâce au développement de la coopération transfrontalière entre les acteurs et les institutions du secteur culturel. 

Le Programme Culture a trois objectifs principaux: favoriser la mobilité transfrontalière des personnes travaillant dans le domaine de la culture, encourager la circulation transnationale des productions culturelles et artistiques et promouvoir le dialogue interculturel. 

Les critères les plus importants pris en compte sont: 

- La mesure dans laquelle les activités peuvent générer des résultats satisfaisant aux objectifs du Programme - les projets sélectionnés doivent traiter au moins un des trois objectifs mentionnés ci-dessus;

- La qualité de la proposition est très importante, ainsi que la valeur ajoutée européenne;

- En outre, la qualité du partenariat et le niveau d'excellence des activités proposées jouent un rôle dans la sélection des projets; 

- la mesure dans laquelle les activités peuvent générer un impact à long terme.

Des projets culturels peuvent également bénéficier de financements au titre d'autres programmes et politiques de l'Union; plus de 6 milliards d'euros ont été budgétés pour des projets culturels dans le cadre des Fonds structurels sur la période budgétaire actuelle (2007-2013). 

Ils ont permis ou permettent encore de financer la construction de musées, la rénovation de monuments de notre patrimoine culturel ou encore l'émergence de pépinières pour les industries culturelles et créatives dans les régions d'Europe. En d'autres termes, de poser les fondations pour l'émergence d'un environnement propice à l'éclosion et au développement d'une véritable économie créative.

Il va sans dire que c'est à l'aune des objectifs et des critères de ces autres programmes et politiques que les projets sont alors évalués. Il faudra par exemple qu'un projet culturel contribue au développement socio-économique d'une région ou encore au renforcement des compétences professionnelles pour bénéficier d'un financement au titre de la politique de cohésion.

 

4. Quels sont, d’après vous, les facteurs clés de risques ou de succès dans la prise de décision de ces investissements européens et leur exécution ?

L'un des obstacles les plus importants rencontrés par les professionnels des secteurs culturels et créatifs est la difficulté d'accéder au financement dont ils ont besoin pour mener à bien leurs activités. Cette difficulté est certes commune à toutes les PME européennes indépendamment de leur domaine d'activité, mais dans les secteurs en question elle peut s'avérer vraiment insurmontable.

De surcroît, les professionnels de ces secteurs rencontrent des défis importants en ce qui concerne leur capacité d'investir, notamment par ces temps où ils doivent en plus s'adapter aux nouveaux modèles de business liés au passage au numérique. Je pense par exemple à la numérisation des salles de cinéma, qui est actuellement un défi majeur en Europe. 

L'un des principaux risques est que les organisateurs ne parviennent pas à mener leur projet à bon terme, c-à-d qu'ils ne parviennent pas à mettre en œuvre leur projet comme il avait été décidé. C'est pourquoi la qualité et la stabilité du partenariat sont si importantes. 

 

5. Comment la Commission européenne peut-elle contribuer à faire émerger/faire grandir des entreprises culturelles et créatives plus compétitives à l’international ? 

Je souhaiterais tout d'abord rappeler ici la responsabilité des Etats membres. C'est à eux qu'il revient en premier chef de renforcer la compétitivité de leurs entreprises culturelles et créatives notamment à l'international. Et plusieurs d'entre eux ont développé – il me semble – des politiques très actives à cet égard. Je vous renvoie pour cela à l'étude sur la dimension entrepreneuriale des industries culturelles et créatives, que nous avons publiée en janvier 2011, et qui – outre qu'elle pose un diagnostic très utile sur les déterminants de l'entreprenariat culturel et créatif – présente des initiatives ou dispositifs nationaux ou régionaux particulièrement exemplaires, comme le système de garantie bancaire développé en France par l'IFCIC ou le programme de soutien à l'internationalisation des PME culturelles et créatives FINPRO mis en place en Finlande. Etude "La dimension entrepreneuriale des industries culturelles et crétatives".

Le rôle de l'Union européenne, et donc de la Commission, est d'intervenir chaque fois que son action se traduit par une valeur ajoutée. 

C'est ainsi qu'afin de maximiser le potentiel des industries culturelles et créatives et en particulier des PME, un groupe d'experts nommés par les autorités nationales des Etats membres se réunit depuis 2008. Les réunions de ce groupe sont l'occasion de présenter et de valider des bonnes pratiques développées dans certains de nos Etats membres afin d'inciter les autres à les imiter. On s'est d'ailleurs rendu compte que depuis l'instauration de ce groupe plusieurs Etats membres avaient déployé de véritables "stratégies créatives", incluant un soutien à leurs entreprises culturelles et créatives, parfois avec le secours des Fonds structurels communautaires, comme l'Estonie.

Ce groupe réfléchit actuellement à une utilisation plus stratégique des programmes de soutien de l'Union, y compris les Fonds structurels, au profit de la culture et à la façon de sensibiliser davantage les autorités régionales et les opérateurs culturels à l'intérêt de promouvoir l'intégration de la culture dans les politiques de développement régional et local et aux opportunités qu'offrent les Fonds structurels pour le secteur culturel. Il est d'ores et déjà prévu que ce groupe se penchera sur la question des exportations et des stratégies de soutien à l'internationalisation des industries culturelles et créatives.

Il est cependant nécessaire ici encore de pleinement prendre en compte la spécificité des industries culturelles et la double nature culturelle et économique des biens et services culturels. Ces derniers ne s'exportent pas comme des voitures ou des services financiers à grand renfort de libéralisation et de promotion agressive. D'une part, en tant que Partie prenante à la Convention de l'UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion des industries culturelles,  l'Union Européenne est engagée dans une vision de la diversité culturelle qui vise à rééquilibrer les échanges culturels au niveau mondial; d'autre part, l'expérience montre que c'est la voie de la coopération, de la constitution de réseaux professionnels et d'échanges fondés sur le respect mutuel de nos culture qui crée effectivement de nouvelles opportunités, y compris en termes d'exportation.

C'est dans cette perspective que nous devons mobiliser les instruments pertinents au niveau approprié. 

Prenons l'exemple du mécanisme appelé "Fonds de garantie MEDIA pour la production". Ce Fond, mis en place en 2010 dans le domaine de l'audiovisuel pour une période de quatre ans, fonctionne comme suit: deux organismes tiers reçoivent une contribution de l'UE d'un million d'euros par an chacun jusqu'en 2013 (soit au total 8 millions d'euros) en vue de garantir des crédits du secteur privé destinés à des professionnels de l'audiovisuel. Selon nos calculs, grâce à l'effet levier généré par le Fonds, ce dernier permettra de garantir un encours de crédit de 100-150 millions d'euros sur une période de quatre ans et de répondre – ne fût-ce que partiellement – à la difficulté chronique des professionnels du secteur audiovisuel d'accéder au financement privé.

En conclusion, l'un des grands objectifs du prochain programme cadre "L'Europe créative" sera précisément de renforcer la compétitivité des secteurs culturels et créatifs, en vue notamment de mieux aider les entreprises de ces secteurs à affronter la concurrence internationale et être plus présentes sur la scène mondiale.

 

Madame la Commissaire Androulla Vassiliou, septembre 2011